Arrivée du patrouilleur Jean-Tranape : "Ce que je retiens de lui, c’est cette humilité, en regard des moments héroïques qu’il a vécus", Julien Tran Ap, conseiller municipal de Nouméa

Publié le 18 juin 2026

Le patrouilleur outre-mer Jean-Tranape rejoint sa base navale à Nouméa, ce jeudi 18 juin. Deuxième bâtiment de ce type affecté à la Nouvelle-Calédonie, il participera notamment à la surveillance des eaux du territoire. Son arrivée met également en lumière le destin hors du commun du militaire calédonien dont il porte le nom. Éclairage avec son neveu Julien Tran Ap, conseiller municipal de Nouméa.

Jean Tranape était l’aîné d’une fratrie de quinze enfants, dont votre père est l’un des derniers nés. Pourquoi l’orthographe de votre nom de famille diffère ?

Mon oncle était le premier à s’installer en Métropole et s’est marié avec une Métropolitaine. Après avoir combattu pour la France, on peut dire qu’il l’a ‘épousée’, dans tous les sens du terme. Mais s’il a fait le choix de franciser son nom, c’était surtout pour faciliter les démarches administratives. Je pense qu’à l'époque, l'administration était très pointilleuse. Donc sa branche s'écrit Tranape. Celles de mon père et de la plupart de leurs frères et sœurs ont gardé l’orthographe d’origine : Tran Ap.

Qu'avez-vous ressenti après avoir appris qu’un navire de la Marine nationale serait baptisé du nom de votre oncle ?

De la fierté, surtout pour les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de Jean, comme Lucas, qui a fait le choix, lui aussi, d'embrasser une carrière militaire. Quand l’État a pris la décision de renouveler sa flotte en Outre-mer, en remplaçant les anciens bâtiments de 400 tonnes par six patrouilleurs, il a été décidé qu’ils porteraient le nom de compagnons de la Libération originaires d’Outre-mer. Deux sont affectés à la Calédonie. Le premier, l’Auguste-Bénébig, est arrivé le 3 avril 2023. Pour le second, le nommer Jean-Tranape, c’était une surprise. C'est vrai que Jean a été le volontaire du bataillon du Pacifique le plus médaillé à la Libération. Il a été porte-fanion pour la Nouvelle-Calédonie et a été décoré par le général de Gaulle. Il y avait des faisceaux d'indices qui convergeaient vers lui, mais il y avait aussi d'autres compagnons, qui sont morts au combat ou après, qui l’auraient également mérité. En tout cas, nous accueillons ce choix du ministère des Armées avec fierté.

Jean Tranape est né à Nouméa en 1918, dans une famille d’origine vietnamienne. Dans quel contexte personnel a-t-il fait le choix de s’engager ?

Quand Jean est parti, il ne connaissait pas la France. Il me semble qu’il n’avait jamais quitté le territoire. Et la légende raconte qu'il est parti en guerre sans prévenir ses parents et sans savoir s’il allait revenir. Je suis admiratif de mon oncle en particulier, mais aussi des Calédoniens de toutes communautés confondues, qui ont fait le choix de partir et de combattre pour une cause qui était grande et noble : libérer la France de l’occupation nazie.

Il a combattu à Bir Hakeim, participé à la campagne d'Italie et au débarquement de Provence. Quelle facette de ses exploits militaires vous impressionne le plus ? 

Son engagement infaillible. Comme pour tous ses compagnons d’ailleurs. Même quand ils étaient démobilisés pour blessure, ils repartaient sur le front. Ils ont remonté l'Afrique du Nord, puis l'Italie et la France. C’est impressionnant. Je pense qu’à leur place, si j’avais reçu une balle ou des éclats de grenade, je me serais posé la question de rester à la maison. Il y avait vraiment une volonté de combattre pour une cause qui dépassait les enjeux de la Calédonie.

Votre oncle est revenu sur le Caillou en 1946, avant de s’établir dans l’Hexagone et de s’éteindre à Rueil-Malmaison, en 2012. Quelle anecdote marquante retenez-vous de lui ?

Jean, peut-être que c'était aussi le cas de ses compagnons, parlait très peu de ce qu'il avait vécu à la guerre. Il était très sobre, très pudique. Ce que je retiens de lui, c’est cette humilité, en regard des moments héroïques qu’il a vécus. Il avait apporté un appareil photo durant la guerre et photographié ses camarades et leurs conditions de vie. Je sais que quelque part, dans le grenier, des photos et des objets lui appartenant sont sans doute conservés. On aura le temps, entre cousins, d’exhumer tout ça un jour.

Donner son nom à un patrouilleur chargé de protéger nos eaux vous paraît-il fidèle aux valeurs qu'il incarnait ?

Ce patrouilleur est un porte-étendard de la France dans le Pacifique, ce qui fait écho à l’histoire de Jean Tranape. Ce bâtiment assurera la surveillance de la zone économique exclusive et une aide humanitaire, en cas de catastrophe naturelle. Quand on pense armée, on pense toujours combat. C'est vrai qu’il y a une dimension dissuasive et de rayonnement géographique au travers de nos îles sœurs, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna, mais il y a aussi l’assistance à nos îles voisines, comme le Vanuatu, frappé ces dernières années par des cyclones.

Ce nouveau bâtiment renforce la présence maritime française dans la région. Au-delà de l’aspect militaire, quels enjeux revêt-il ?

Ce bâtiment traduit la volonté de la France de faire de la Nouvelle-Calédonie un point stratégique dans son axe Indo-pacifique. Il met aussi en lumière le cadre structurant qu’offrent les armées à la Nouvelle-Calédonie. Les jeunes s'engagent beaucoup dans l'armée, toutes communautés confondues, et notamment kanak. L'armée permet de former des jeunes, de leur proposer des débouchés professionnels, de leur donner des vocations et d’avoir le permis. Elle a une bonne image ici. Et dans l'aspect un peu invisible : l'armée investit beaucoup dans l'économie locale. De par les hommes qui consomment et de par les bâtiments qui, mine de rien, ont des coûts de maintenance et font travailler les entreprises locales. Donc l'armée investit, à la fois financièrement, humainement et socialement.

La date du 18 juin n’a vraisemblablement pas été choisie au hasard par la Marine nationale…

Jean est parti du Caillou en répondant à l'appel du général de Gaulle et le patrouilleur arrive à cette date anniversaire symbolique. Effectivement, on peut dire que la boucle est bouclée.