Graveurs sur nacre : « Eux aussi, ont contribué au patrimoine du pays »

Publié le 21 juillet 2026

Une exposition inédite par son ampleur s’est installée à la maison Higginson. Elle met en lumière des œuvres issues du bagne et raconte un patrimoine jusqu’alors tombé dans l’oubli, que Louis Lagarde, maître de conférences HDR en histoire et archéologie de l’Océanie à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, a retracé dans une étude scientifique et un ouvrage de vulgarisation. Entretien.

 

Vous avez étudié un corpus d’environ mille coquillages gravés, datant de la fin du XIXe au début du XXe siècle. Que raconte cette masse d'objets du quotidien des condamnés au bagne de Nouvelle-Calédonie ?

Elle raconte plusieurs choses. D’abord, il y a la profusion de cette production appelée "camelote". Les forçats du bagne fabriquaient des objets sans relâche. En réunissant ce corpus d’étude, on réalise que ce nombre n'est qu'une fraction de la production totale. Celle-ci est difficile à quantifier, mais ce sont des milliers, voire dizaines de milliers, d'objets dont il est question. Ensuite, ces objets disent la nécessité de contourner les règlements internes du bagne pour améliorer son ordinaire et pour s'évader mentalement. Enfin, elle dévoile tout un spectre d'aptitudes diverses : certaines gravures sont très banales ou ratées, quand d'autres sont tout à fait spectaculaires. La population du bagne est à l'image de la société, avec ses talents et ses inaptes.

La gravure sur nacre existait-elle uniquement sur notre archipel ?

Il existe d'autres établissements pénitentiaires où des condamnés ont gravé des coquillages. Par exemple, dans l'ex-Indochine française, des trocas ont été travaillés par les condamnés du sinistre bagne de Poulo Condore. Dans des îles d'Andaman-et-Nicobar, dans l'océan Indien, les Britanniques avaient organisé un système pénitentiaire : certains condamnés y gravaient des burgaux... Mais le fait qu'en Nouvelle-Calédonie plusieurs espèces aient été travaillées, avec tellement de variétés et parfois de talent, est unique dans l'histoire de l'art carcéral dans le monde.

"On n’est pas du tout dans la caricature du ‘sauvage’"

Plus de trois cents coquillages sont exposés à la maison Higginson. Certaines œuvres reproduisent des scènes kanak, des paysages ou encore des photographies de l’époque. Que nous disent ces motifs sur le regard que les condamnés portaient sur la Nouvelle-Calédonie ?

Pour les condamnés, la Nouvelle-Calédonie est leur nouveau pays. Beaucoup savent bien, car la loi est formelle, qu'ils ne reverront jamais l'Europe. Alors ils le montrent : mer omniprésente, reliefs doux mais marqués, végétation exubérante et variée. Le monde kanak est effectivement très représenté sur les coquillages par des scènes de chasse ou de pêche, des activités au champ, des danses ou des scènes de vie en tribu. Les Kanak sont le plus souvent représentés de manière bienveillante, avec de beaux traits et de belles anatomies. Il y a une part d'exotisme et de pittoresque, c'est certain, mais aussi un regard qui est nourri par la rencontre réelle et non par des fantasmes lointains. On n'est pas du tout dans la caricature du « sauvage » ou du « cannibale », à la différence des illustrateurs métropolitains qui, à la même époque, mettent en images des récits à sensation…

Pourquoi ces objets ont-ils longtemps été peu considérés alors qu’ils constituent aujourd’hui un patrimoine historique majeur ?

Ces objets ont vécu un double oubli. Ici, où ils ont été produits, il n'en est presque pas resté puisqu'ils étaient faits pour être vendus à une clientèle qui quittait la Calédonie. En plus, ce qui rappelait le bagne n'était pas apprécié. En Métropole, ils ont formé des souvenirs pour ceux qui les avaient rapportés... mais à la génération suivante, ils ont été rangés, mis de côté et oubliés, là encore.

Co-commissaire scientifique de l’exposition, comment avez-vous pensé le parcours pour rendre accessible cette histoire à la fois artistique, carcérale et humaine ?

Nous avons voulu, avec Muriel Mainguet-Glaunec, la conservatrice des musées de la ville, présenter la camelote du bagne calédonien dans sa diversité, montrer les thèmes les plus fréquents sur les coquillages et expliquer les gestes techniques. Ça, c'est le programme du rez-de-chaussée. À l'étage, ce sont les hommes eux-mêmes qui sont présentés : les artistes identifiés, leur parcours de vie (faux-monnayeurs, anciens des bataillons d'Afrique...), et aussi les artistes anonymes. On ne connaît pas leur nom, mais leur coup de main très reconnaissable fonctionne comme une signature.

Après vingt-cinq années de recherches consacrées aux graveurs sur nacre, qu’aimeriez-vous que les visiteurs retiennent en sortant de l’exposition ?

Que les forçats ont contribué, eux aussi, au patrimoine du pays. On le sait par les bâtiments, les routes, les remblais, les carrières, mais ils nous ont également légué des milliers d'œuvres touchantes. Chacune, si modeste soit-elle, renvoie cette part d'une humanité, certes, ténébreuse, mais dont on les a longtemps privés.